[BSMART] « Taxe carbone aux frontières : des risques pour les exportateurs hors UE ? »

SMART IMPACT – Taxe carbone aux frontières : des risques pour les exportateurs hors UE ?

Lors de cette interview dédiée au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), Florent Jouanny, Directeur au sein d’Axys, est intervenu pour apporter son analyse sur les enjeux réglementaires, économiques et géopolitiques du dispositif.

Depuis le 1er janvier 2026, les entreprises doivent payer la taxe carbone aux frontières mise en place par l’Union européenne. Depuis 2023, elles étaient seulement obligées de produire des déclarations. Ce mécanisme doit servir à l’objectif européen net zéro, mais comporte des risques pour les relations commerciales internationales

Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières : un outil stratégique pour l’Europe

Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), également connu sous son acronyme anglais CBAM (Carbon Border Adjustment Mechanism), est entré définitivement en vigueur le 1er janvier. Ce dispositif constitue un pilier central de la stratégie climatique européenne et vise à répondre aux enjeux du Pacte vert pour l’Europe.

Pourquoi l’Union européenne a-t-elle mis en place ce mécanisme ?

Depuis 2005, l’Union européenne applique un système d’échange de quotas d’émission (ETS) obligeant certaines industries à acheter des quotas correspondant à leurs émissions de CO₂. Ce système a progressivement instauré un prix du carbone pour les entreprises européennes.

Cependant, les producteurs situés hors de l’Union européenne n’étaient pas soumis à cette contrainte. Cette situation a entraîné un risque de « fuite carbone » : des entreprises pouvaient être tentées de délocaliser leur production vers des pays aux normes environnementales moins strictes, tout en continuant à exporter vers l’Europe.

Le MACF vise donc à rétablir une équité concurrentielle. Désormais, les importateurs devront s’acquitter d’un prix du carbone équivalent à celui payé en Europe, déduction faite du prix éventuellement déjà payé dans leur pays d’origine. L’objectif est clair : placer tous les producteurs sur un pied d’égalité.

Une mise en œuvre progressive

Le mécanisme a connu une phase transitoire de deux ans durant laquelle les entreprises devaient uniquement déclarer les émissions associées à leurs importations, sans paiement effectif. Depuis le 1er janvier, l’obligation d’acheter des certificats MACF est entrée en vigueur. Le prix de ces certificats est indexé sur le marché européen du carbone.

Le dispositif n’est pas transitoire dans son principe : il est appelé à se renforcer et à évoluer dans les années à venir. Comme le système européen des quotas d’émission, qui a mis près de quinze ans à atteindre sa maturité, le MACF devrait connaître des ajustements progressifs.

Quels secteurs sont concernés ?

Le MACF reflète le périmètre du système européen des quotas. Il concerne principalement :

  • L’énergie
  • L’acier
  • L’aluminium
  • Le ciment
  • La pétrochimie
  • Certains secteurs du transport

À terme, le mécanisme pourrait s’étendre aux produits transformés ou semi-transformés afin d’éviter que la délocalisation ne se déplace en aval de la chaîne de valeur.

Un défi pour les entreprises

Pour les importateurs, la mise en conformité représente un défi technique important. Ils doivent collecter des données précises auprès des producteurs étrangers afin de déterminer l’intensité carbone des produits importés. Le calcul peut paraître simple en théorie, mais il implique une collecte d’informations complexe et un suivi rigoureux.

Les cabinets spécialisés accompagnent ainsi les entreprises dans :

  • La collecte et la vérification des données carbone
  • L’achat des certificats MACF
  • La gestion des risques liés à la fluctuation du prix du carbone
  • L’implémentation d’outils logiciels adaptés

Des risques économiques et géopolitiques

Le mécanisme suscite des débats internationaux. Certains pays dénoncent une forme de « protectionnisme climatique ». Des plaintes ont été évoquées auprès de l’Organisation mondiale du commerce, et plusieurs États exportateurs voient d’un mauvais œil cette nouvelle contrainte.

Il existe également un risque de hausse des prix. Le coût du carbone pourrait être répercuté soit sur les consommateurs finaux, soit sur les marges des entreprises. Néanmoins, ce renchérissement pourrait aussi encourager une préférence pour les produits européens et stimuler la relocalisation industrielle.

Un levier stratégique pour l’Europe

Au-delà des tensions, le MACF répond à des objectifs stratégiques majeurs :

  • Renforcer la souveraineté énergétique
  • Soutenir la compétitivité industrielle
  • Encourager la réindustrialisation
  • Favoriser l’innovation et la décarbonation

Les recettes générées par la vente des certificats alimentent le budget européen et peuvent être redistribuées aux États membres pour soutenir l’innovation industrielle et protéger les ménages les plus exposés.

Quel impact pour le consommateur ?

Un impact sur les prix est probable, bien qu’il soit difficile d’en mesurer l’ampleur. Si le prix du carbone augmente fortement, la pression sur les marges sera plus importante. Toutefois, un signal prix élevé peut également accélérer l’innovation et la transition énergétique, tandis qu’un prix trop faible pourrait ralentir les efforts de décarbonation.

En définitive, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières constitue un outil ambitieux et inédit à l’échelle mondiale. S’il comporte des risques économiques et géopolitiques, il s’impose comme un levier central de la stratégie climatique et industrielle européenne.