[LA TRIBUNE] OPINION. « Et si les managers devenaient enfin les auteurs de leur propre transformation ? »

Portrait d’Imane Chiboub pour La Tribune

Imaginez un pilote d’avion à qui l’on demanderait simultanément d’innover sur la trajectoire, de rassurer les passagers inquiets, de réduire la consommation de carburant et de former son co-pilote. Le tout pendant le vol, avec un manuel de procédures standard pour tous les appareils. Absurde ?

Célébrés dans tous les discours stratégiques comme « clés de voûte » et « pivots de la transformation », combien de managers se sentent réellement acteurs de leur propre évolution ?

Les managers expérimentent une forme de dissonance cognitive : on leur parle de leur rôle « stratégique » tout en leur imposant des solutions pensées ailleurs, pour d’autres.

Cette asymétrie produit ce que les philosophes grecs appelaient l’akrasia : cette impuissance à agir selon ce que l’on sait être juste. Le management ne manque pas de bonnes intentions, mais d’incarnation.

Il est temps d’inverser la logique : non plus plaquer des réponses, mais expérimenter, ajuster, apprendre ensemble. Créer non pas un plan, mais un mouvement qui révèle. 

Cela suppose un changement radical : faire des managers les co-concepteurs de leur accompagnement, pas les réceptacles de solutions préfabriquées. Le management durable ne se déploie pas, il se cultive. 

Le diagnostic est posé depuis des années. 

Les managers sont essentiels à la performance et à la durabilité des entreprises : garants de l’engagement des équipes, traducteurs de la stratégie, amortisseurs des tensions … Cette unanimité devrait être rassurante. Elle est en réalité inquiétante.

Car pendant que les convictions se renforcent dans les comités de direction et les séminaires RH, sur le terrain, les managers vivent une tout autre réalité. Notre enquête menée avec l’IFOP sur le rôle du manager  – menée auprès de 1001 cadres encadrants : dirigeants, managers intermédiaires et de proximité – révèle que 75% d’entre eux ont l’impression qu’ils ne vont pas s’en sortir. Le paradoxe est là : jamais le rôle du manager n’a été autant valorisé en théorie, jamais il n’a été aussi difficile à exercer en pratique.

Le risque ? Que ce consensus devienne une forme d’anesthésie collective. On se rassure en se disant que « tout le monde a compris », mais cette compréhension partagée ne se traduit pas en actions tangibles. 

Face à ce constat, les entreprises ont réagi. Programmes de formation au leadership, parcours de développement managérial, coaching individuel, séminaires de cohésion … Les dispositifs se sont multipliés. Selon les chiffres de la formation professionnelle, les investissements dans le développement des compétences managériales ont augmenté de 18% ces trois dernières années.

Pourtant, l’insatisfaction persiste. Pourquoi ? Parce que la majorité de ces dispositifs reposent sur un présupposé erroné : qu’il existerait un «  bon » management, universel et transposable, qu’il suffirait de transmettre via des méthodes éprouvées. Or, les contextes ne se ressemblent pas, et les besoins non plus. Ce qui produit des effets dans une ETI familiale en structuration n’agit pas de la même façon dans un grand groupe déjà familiarisé avec les méthodes de transformation. Et ce qui soutient un jeune manager ne suffit pas à accompagner un manager expérimenté confronté à une mutation profonde de son métier

Le problème n’est pas la qualité de ces programmes. Il est dans leur logique même. Trop souvent, l’accompagnement prend la forme d’une prescription : « Voici ce qu’il faut faire pour développer l’incarnation managériale ». On impose des outils, des méthodologies, des postures, sans jamais vraiment partir de leurs dilemmes quotidiens, de ce qui les alourdit au réveil.

Résultat ? Des formations suivies consciencieusement mais rarement appliquées. Des outils adoptés puis abandonnés. Des convictions affichées en réunion mais contredites par les comportements observés. Ce décalage entre le discours et la pratique n’est pas le fruit de la mauvaise volonté. Il est la conséquence naturelle d’un accompagnement qui ne crée pas les conditions de l’appropriation réelle.

Imane CHIBOUB

Directrice, BU Change

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Portrait professionnel d’une femme souriante sur fond gris